thoughtleader (IV)

Marc Drillech

Current Vice-President of the IONIS Education Group. After a career in several publicity agencies, he joined Publicis in 1990 as Vice-President. In 2005 he moved to Higher Education. With an MA in Sociology, he is the author of multiple books, essays and articles.

Depuis plus ou moins un an l’enseignement supérieur, les cours et leurs délivrances sont fortement mise en question par une crise sanitaire incomparable. Vous, le directeur général d’un grand groupe d’éducation, comment avez-vous vécu cette situation? Quelles chances et concepts pour assurer l’innovation, déjà fortement présente chez vous, voyez-vous apparaître en plus au moyen et long terme à cause de cette crise?

Nous avions un avantage face à cette crise majeure, sanitaire mais aussi sociétale. Depuis plus de dix ans, pour nos écoles d’informatique, en particulier Epitech, Epita, Etna, nous développions les cours on line, les réseaux inter-étudiants, un recours régulier aux possibilités offertes par la technologie. Avec IonisX depuis 6 ans nous proposions à une grande variété de publics des cours on line sur plus d’une centaine de sujets. Nous n’étions sans doute pas prêts mais certainement mobilisés et habitués. Nous nous sommes donc adaptés, nos étudiants et surtout nos enseignants et  nos intervenants. Et au cours des mois nous avons tiré trois leçons principales de cette crise.

La première concerne notre finalité même. Nous savons, nous le vivons et nous le croyons très profondément, qu’une école n’est pas seulement faite pour transmettre des connaissances, loin s’en faut, mais pour former des individus. Et cette formation est personnelle, collective, humaine, quotidienne. Elle est faite d’échanges, de mobilisations, de projets. L’humain est bien supérieur à la machine quand la relation est centrale.

La seconde concerne la rapidité d’adaptation de toutes et de tous, de nos équipes administratives, pédagogiques, de nos enseignants, de nos étudiants. Les drames liés à la fin des cours habituels et donc de la « découverte de la machine » sont à compter en semaines pour nos enseignants mais très vite les changements se sont faits et ce qu’on croyait impossible s’est révélé possible.

Enfin, et c’est une leçon majeure, l’enseignement c’est avant tout une structure fondée sur l’échange. Entre l’enseignant et l’étudiant, entre les étudiants, entre ces derniers et des professionnels. La machine semble performante en termes de rapidité, de transmission. Elle ne tient pas la route en termes d’humanité. Sans doute suis-je « has been » en tenant ses propos, mais je crois d’abord à l’humain avec tous ses défauts et seulement ensuite à la machine.

 

“Une école n’est pas seulement faite pour transmettre des connaissances, mais pour former des individus.”

Marc Drillech

 

C’est avec grand intérêt que j’ai lu la publication digitale « 13 questions pour le future », sortie pour le 40ème anniversaire du groupe IONIS. Sur les dernières pages vous dites que votre groupe pratique l’enseignement à distance depuis plus de 10 ans déjà, mais qu’ en creusant un peu, vous vous êtes rendu compte que cette manière de faire cours pouvait créer de vrais manques. La publication termine avec la phrase: « Demain, ira-t-on encore à l’école? Non, parce qu’elle sera partout. » 

Comment sera-t-elle, cette école du groupe IONIS, pas que digitale et quand même partout? Existe-t-elle déjà, ou en partie? Pourriez-vous nous faire un exemple?

Comment sera demain ? Si je le savais je revendrai les morceaux de mes connaissances aux géants du net et je serai très riche. La question est presque toujours étudié du côté de la transformation technologique et, selon moi, pas suffisamment du côté de l’humain, de son environnement, de sa culture, de ses capacités à adopter le bien et à rejeter le mal.

Nous avons tellement adoré Facebook à ses débuts. Ou Twitter. Aujourd’hui ce sont des hauts parleurs qui diffusent le pires « merdes » de la terre. C’est la terre bénie des complotistes, des terroristes, de tous les fascismes bruns, verts, rouges et compagnie, du mensonge, de la délation.
Plus on innove, plus on transforme le monde, plus on réduit le temps, les distances, plus on pourrait imaginer l’humain changer pour le mieux. On n’y est pas vraiment.
Alors je crois qu’on doit se méfier et pas seulement s’emballer pour toute nouvelle technologie prêché par les marchands des Ed Techs. Ils vendraient n’importe quoi sous prétexte de « faire du bien ». Sauf que nous vérifions chaque jour les effets néfastes, aussi, je dis bien aussi, de ces technologies.

Alors le modèle dominant de l’école, du lieu, de l’échange, du collectif, de l’humain est encore un modèle dominant et gagnant pour nombre d’années mais il s’appuiera de plus en plus sur les avantages apportés par les technologies. Ce qui ne signifie pas la naissance de nouvelles concurrences et de nouvelles promesses, de « 100% digital » pour devenir ingénieur depuis sa chambre…
Pour l’instant nous n’y sommes pas.

 

Richard D. Precht dit que l’enseignement se transformera radicalement. Selon lui, le travail d’un enseignant sera équivalent à celui d’un artiste, à celui d’un artiste social. Une leçon rassemblera donc plutôt à une performance artistique. L’apprentissage sera une expérience construite, partagée et vécue par un groupe interconnecté, celui de professeurs et étudiants.

Partagez-vous cette idée? Pensant à la question précédente: Comment doit-il être, un enseignant pour l’école du futur? Quelles compétences, savoir-être et savoir-faire doit-il apporter?

Quand on enseigne la philosophie ou l’esthétique, comme c’est son cas, il est évident que le cours magistral est d’une telle tristesse que le besoin d’interagir avec le public se fait sentir. Mais ce n’est ni son monopole ni celui de ses matières.

Oui, je crois absolument à l’animation, à la discussion, au dialogue, à l’interconnection entre enseignants et étudiants. Pendant les cours et après les cours. Parce qu’un enseignant n’est pas un « vendeur de connaissances » qui vient déballer ses affaires comme un marchand sur un marché. On apprend par la contradiction, par la curiosité, par la discussion.

Un enseignant qui veut réussir doit donner de l’affection, doit avoir la passion de la réussite des autres, doit faire de l’échange un outil au service du bien-être psychologique de jeunes pour qui l’apprentissage n’est pas toujours facile. S’il vient donner son cours et repartir c’est un employé qui sera de plus interchangeable.

Ce qui se vit dans une classe, ce qui parfois apporte le plus à l’étudiant, ce n’est pas la retransmission stricte du cours mais tout ce qui l’entoure. Nous revenons une fois encore à l’humain mais aussi à la personnalité.

 

“Je crois qu’on doit se méfier et pas seulement s’emballer pour toute nouvelle technologie prêché par les marchands des Ed Techs.”
Marc Drillech

 

Le système de l’enseignement supérieur courant a été établi il y a plus ou moins 100 ans. Il a été construit pour des études au début d’une carrière professionnelle de 30 à 40 ans, pour des jobs avec des contrats à durée indéterminée. Selon plusieurs experts, il ne correspond plus aux besoins et questions d’aujourd’hui. Un monde VUCA, dans lequel la Gig-économie avance à grand pas et des carrières de ”100 ans” se font moins rares.

Certains demandent d’entrelacer ultérieurement l’enseignement supérieur et universitaire avec l’éducation vocationnel ou professionnel. De focaliser toutes les forces sur les besoin de compétences ou savoir-être hybrides.
D’autres poussent pour un établissement d’un enseignement pour le véritable « lifelong learner » avec des cycles plus courts de “learn-earn-learn-earn” mais pendant toute une vie.

Comment voyez-vous ce développement? Comment peut-on assurer une éducation pour des besoins actuels et souvent urgents, en gardant un système d’accréditation lent, souvent lié à des critères et valeurs d’un monde passé? 

Je connais parfaitement ce sujet parce qu’il me travaille depuis trente ans alors, croyez-moi, je peux y passer des semaines.
Il se divise en trois convictions que je développe avec nos équipes au sein du groupe IONIS. Nous sommes loin d’avoir atteint le but mais nous progressons bien.

D’abord la fin des études n’est plus la fin des études car c’est un processus qui continuera dès le lendemain de l’obtention de son diplôme. Ce qui signifie qu’une école doit continuer à apporter un service pédagogique à ses récents anciens étudiants. Nous le faisons avec grands succès dans deux de nos écoles.

Ensuite l’entreprise ne peut plus réussir si la formation n’est pas un processus au centre du système.
J’ai longtemps travaillé dans le monde de la communication dont quinze ans comme un des dirigeants de Publicis. La décadence de la majorité des agences au profit des annonceurs et des entreprises de conseil vient de leur incapacité à avoir transformé leurs organisations en donnant à la formation un rôle central et primordial, en particulier pour les cadres supérieurs les plus aptes à conseiller leurs clients.

Enfin, je suis persuadé que notre pays gagnera cette bataille quand les salariés comprendront que leur formation dépend d’abord d’eux-mêmes, ni de leurs patrons, ni de leurs syndicats. C’est difficile à admettre et pourtant évident.

Nous sommes donc au début d’une révolution qui se caractérisera par une formation réellement permanente, des risques croissants d’obsolescence rapide des connaissances et des pratiques, une responsabilisation de plus en plus stratégique de la formation au sein des entreprises.

 

“Le Compte Personnel de Formation c’est avant tout, selon moi, le droit et le devoir de tout salarié de se former et donc d’assumer la responsabilité de sa propre évolution.”
Marc Drillech

 

Quel est votre livre préféré?

Facile. Sans discussion ni hésitation. Et tellement agréable comme dernière question.
Vous mettez un peu d’argent de côté et vous vous offrez dans la collection La Pléiade les œuvres de Georg Orwell. C’est le modèle de l’engagement et du courage, de la véritable honnêteté intellectuelle et morale. Je n’hésite pas car j’aime quand l’écrit et l’écrivain se rejoignent ainsi.

 

Merci beaucoup Monsieur Drillech.

Les questions de cet interview ont été partagé à travers un fichier collaborative Google-doc en Avril 2021.

L’échange s’est fait en français.

Marc Drillech is the current Vice-President of the IONIS Group. One of France’s biggest education conglomerates. His poignant witt and profound knowledge make him the perfect thoughtleader:

Since more or less a year higher education, the programs and their delivery are strongly challenged by an incomparable sanitary crisis. You, as the CEO of a big group in the sector of education, how did you get by in this situation? What chances and concepts that assure further innovation do you see appearing in mid- to long term because of this crises?

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We were advantageous, when facing this major sanitary, as well as societal crisis. For more than ten years already our IT schools, particularly Epitech, Epita and Etna, were developing online courses and digital student networks on the forefront of technological possibilities. Since six years our programme IonisX has been proposing online courses on hundreds of subjects to a large variety of learners. Without any doubt, we were not ready but certainly used to this type of delivery. Thus, we all adapted, the students and especially our tutors. During these months of crisis we have come to learn three major lessons:

The first directly concerns our real meaning. We know, we experience and we profoundly believe that a school is not only here to pass on knowledge, quite the contrary, but to shape individuals. Education is personal, collective, humanistic and quotidian. It is made of exchanges, mobilisations and projects. The human aspect is way superior to any machine, if relations are central.

The second lesson concerns the speed of adaptation of all stakeholders, administration or pedagogical teams, the tutors and our students. Tutors only lived the drama linked to the apparent end of usual lessons and thus the “discovery of the machine” for a few weeks. Changes have been implemented very quickly and what was thought to be impossible was suddenly possible.

Finally, and that is probably the most important lesson, education is first of all a system based on exchange: Between tutors and students, between students and between students and practitioners. The machine seems very efficient in terms of speed and of transmission itself. But, it is not keeping up in terms of humanity. My words may sound very “has been” , but I foremost believe in all things human with all their defaults and only then in machines.

 

“The human aspect is way superior to any machine, if relations are central.”

Marc Drillech

 

I have read your digital publication „13 questions for the future“, published for the 40th anniversary of the IONIS group. On the last pages you write that your group is practicing remote learning for more than 10 years already, but by digging a few feet deeper, you have come to understand that this pedagogical approach on its own could result in real and deep deficiencies. The publication ends with the sentence: „Will we still go to school tomorrow? No, because it will be everywhere.“

How will it be, this school of the IONIS group, not only digital but still everywhere? Does this type of school, or parts of it, already exist? Could you please give us an example?

How will tomorrow be? If I would know, I’d sell small pieces of this knowledge to the big companies of the world and be filthy rich. The question is pretty much always studied from the angle of technological or digital transformation. In my opinion, these thoughts are not enough focused on the humanistic point of view, the environment, culture and the human capacities to adopt the good and to reject the bad.
We have all loved Facebook so much in its beginnings. Or Twitter. Today they have become megaphones helping to spread ideas of the worst “assholes” on earth. It is the holy and promised land of conspiracy theorists, terrorists, fascists, whether they be brown, green, red or any other colour, of lies and denunciation.
The more we innovate, the more we transform the world, the farther we reduce time or distance, the easier we could imagine us human beings changing for the better. We are not there yet. I believe that it is our duty to beware and not just get carried away by everything that is preached as new technology by the Ed Tech merchants.

 

“They would sell whatever with the pretext “to do good”. Except that everyday we are also ascertained about the harmful effects these technologies provide.”

Marc Drillech

 

The known model of school as a place, of exchange, of a collective, of the human is still predominant and will remain so for the next few years. This system will clearly be relying more and more on the multiple advantages that technology offers. On the other hand, this is not implying a growing creation of competition or of new promises to become reality, such as “100% digital courses to become an engineer from your room”…
For now we are not just there yet.

 

Richard David Precht says that teaching will be transformed radically. Following his idea, the work of a teacher is the same as that of an artist, the work of a social artist. A lesson is therefore closer than ever to an artistic performance.
Learning will become a holistic event that is constructed, shared and experienced by an interconnected group, that of teachers and students.

Do you share this idea? With regards to the previous question: How does a tutor has to be in order to fit into this school of the future? What competencies, hard- and soft skills does he or she need to bring to the table?

When teaching philosophy or aesthetics, as he does, it is of evidence that the classic lecture is of such sadness that one needs to pimp it up and interact with the public to get your ideas across. But this is not his or his subjects’ monopoly.

Yes, I do absolutely believe in animation, in discussion, dialogue and an interconnection between tutors and students. During the lessons and after they’re finished, a tutor is not a “knowledge merchant” coming to school to sell his stuff as on a market place. One learns through contradiction, through curiosity and through discussion.

A tutor, who wants to succeed, needs to give affection and must have a deep passion for the success of others. He or she must implement a personal exchange as the tool of service for the psychological well-being of young people. Their learning is not always easy or simple.

 

“Coming to school to drop off a lesson and leaving right after makes the tutor a simple and interchangeable employee.”

Marc Drillech

 

The classroom experience and what students often retain the most of it, is not the strict retransmission of the lesson, but what surrounds it. Once again, we are back at the importance of humanity and here especially of personality.

 

The current system of higher education has been established more or less hundred years ago. It has been constructed for a linear career of thirty to forty years in a secure job, preceded by studies and a degree. Multiple experts claim that this system of education and training would not correspond to the current needs and requests anymore. In a VUCA world with a strong development of the gig-economy, possible 100 year careers will eventually not be that rare or surprising.

Certain experts ask to further intertwine higher education and the university with vocational or professional training. They want to focus  on the needed hybrid hard- and soft skills.
Others push for an implementation of knowledge delivery for a real “lifelong learner” with shorter “learn-earn-learn-earn” cycles, but for as long as the learners inhabit this world.

How do you see this development? How can one assure higher education for the current and often urgent needs of skills, while working a slow system of accreditation, most often linked to criteria and values of an obsolete world?

I know this subject perfectly as it bothers me for about thirty years by now. Believe me, I could go for weeks answering this question. My team at IONIS and myself have come up with three convictions. We are far from reaching a solution, but progress is steady.

The end of someone’s studies is not the end of studies anymore. Studying has become a processus that starts over and over, right on the day after one gets a degree. This means that a school needs to continue offering a pedagogical service even to alumni.
We have found an extremely well working system in two of our schools.

On a different level, companies will no longer be able to prosper, grow or simply exist, if training is not an official thought through process standing in the center of the whole company system.
I have worked in the sector of communication, fifteen years of it as a director at Publicis. The decadence of the majority of agencies towards advertisers or consultancies results mostly from their incapacity of having transformed their organization by giving education or training a central and paramount role.

Finally, I am convinced that France will win this battle when employees will finally understand that professional training is first of all depending on them, not on their bosses, nor on their trade unions. It is difficult to admit and yet evident.

We are at the beginning of a revolution that will be characterized by an actual continuous learning cycle, growing risks of quick obsolescence of competencies and practice, as well as an ever growing strategic responsabilisation of education and training within companies.

 

“The state-founded Personal Account for Training in France is first of all the right and the duty of all employees to get training and therefore to take responsibility for their own evolution.”

Marc Drillech

 

Please name your current favourite book?

Easy. Without discussion, nor hesitation and very pleasant as last question:
Try to save up some money and offer yourself “the Pléiade collection of George Orwell’s work”. It is the perfect example of commitment and courage, genuine intellectual and moral honesty. I will not hesitate, because I love it when the writing perfectly reflects the writer.

 

Thank you very much Monsieur Drillech.

The questions for this interview were asked via a collaborative Google-doc file in April 2021.

The original exchange was in French (see above) and has been translated by Thomas Brigger in May 2021.